Roland, un Français gardien de la mémoire polonaise

Interview d’un des descendants de la famille STANKIEWICZ

Roland Stankiewicz, 70 ans, habite La Plaine-sur-Mer. Lorsqu’un appel a été lancé pour recueillir documents et témoignages sur l’immigration polonaise à Couëron et dans la Basse-Loire, il n’a pas été le dernier à se manifester. Son sang polonais n’a fait qu’un tour ! Electricien de formation, aujourd’hui retraité, Roland Stankiewicz est né à Couëron dans une fratrie de six en-fants. Il y a vécu jusqu’au début de l’âge adulte. Il représente la troisième génération.

 

 

Qui étaient vos grands-parents ? Et comment sont-ils arrivés à Couëron ?

Mon grand-père paternel, Klement Stankiewicz, est arrivé en France vers 1924-1925 mais on n’a jamais su exactement d’où il provenait. Célibataire, il a été logé dans une cité ouvrière de Potigny dans le Calvados, employé dans les mines de fer de cette commune. Il était colocataire de Mikolaj Kowalkowski et son épouse, née Kazimiera Cmelwek. Le couple venu de Pologne avec un enfant a vu l’arrivée d’un deuxième enfant en 1926 mais, très peu de temps après, le 11 avril de cette année, Mikolaj a trouvé la mort, écrasé dans la mine.

Mon grand-père Klement s’est mis en ménage par la suite avec la veuve, et un nouvel enfant, le troisième pour la maman, le premier pour le papa, a vu le jour à Potigny le 22 mai 1930. Il s’agissait de Klement, qui allait devenir mon père.

La famille découvre par la suite Couëron, et le papa l’usine Pontgibaud où il est embauché. Deux autres garçons naîtront, soit un total de cinq fils dans la famille Stankiewicz.

 

Stankiewicz, un nom bien Polonais ? Mais avez-vous appris la langue ?

Hélàs non, puisqu’elle n’était pas parlée dans la famille, ma mère étant française. Et je n’ai pas eu l’occasion par ailleurs de fréquenter l’école des sœurs polonaises.

 

Avez-vous connu vos grands-parents ?

Je n’ai pas connu Kazimiera, décédée en 1949, mais Klement, mon grand-père, oui, décédé en 1972, j’avais 20 ans. Je n’ai malheureusement pas eu avec lui des discussions où j’aurais pu ap-prendre des choses aussi bien sur leur vie couëronnaise qu’antérieure. Mon grand-père s’exprimait très difficilement en français, c’est mon père qui faisait l’interprète, de plus, je pense qu’il n’était pas enclin à raconter son « histoire », comme il ne l’a pas fait à ses propres fils, à part quelques détails. Je n’ai pas non plus de son vivant éprouvé le souhait d’en savoir plus, contrairement à aujourd’hui, mais voilà, c’est ainsi, on ne peut pas revenir en arrière.

 

Quel souvenir je garde de mon grand-père ?

Le souvenir d'un " bonhomme" qui impressionnait un peu, peu bavard bien sûr compte tenu de la langue, son allure un peu fière, son visage, ses gestes empreints de rudesse. Il semblait rude et en même temps, avait le sourire facile, d'une expression très retenue, les embrassades lui semblaient superflues, jamais de démonstrations d'affection. Sans aucun doute le souvenir une personnalité attachante marquée par une existence très difficile, comme pour toutes ces popula-tions d'émigrés dont on sait peu de choses finalement. Et pour le détail, malgré sa vie précaire, la générosité, il restera en effet le grand-père Klement qui m'offrit à 15 ans la fameuse Mobylette bleue.

 

Quels ont été, quels sont vos liens avec la Pologne ?

Je ne me suis jamais rendu en Pologne, où je n’ai pas de famille à ma connaissance, mais peut-être m’y rendrai-je un jour. Je m’intéresse bien sûr à ce qui se passe dans ce pays et tout autour aussi. J’ai aimé parler de cette histoire polonaise à mes enfants pour transmettre un message car tout ce qui concerne l’immigration s’élargit aussi aux questions d’accueil, de conditions de vie, voire à la xénophobie.

Vous détenez de précieux documents... Oui, de nombreuses photos de famille mais aussi, par exemple, l’acte de naissance de mon père, et par ailleurs, une photocopie de l’article du journal relatant l’accident mortel dont a été victime Mikolaj Kowalkowski.

Vous sentez-vous un peu polonais ?

Je me sens français mais j’ai une affection particulière pour la Pologne et l’Ukraine, pays dont mon grand-père est vraisemblablement originaire, à une époque où la Pologne avait été rayée de la carte en tant que nation.

Que reste-t-il de l’empreinte polonaise à Couëron ?

Des gens comme vous, qui s’intéressent à cette histoire et à l’histoire de l’immigration. Pour ma part, moi qui ai vécu au Bossis, je reste très attaché à cette ville. J’ai le regret de ne pas avoir appris la langue que parlaient tous les camarades de mon âge. L’empreinte polonaise à Couëron a été aussi sportive, avec tous les footballeurs « polaks » qui ont évolué sous les couleurs de l’Etoile sportive couëronnaise, où j’ai joué.

Les noms me reviennent : Smolinski, Flak, et bien d’autres.

 

Sur la table familiale, les « pierogi », les « paczki » et le « baranek »

Les gâteaux polonais, le saucisson polonais appartiennent bien sûr au patrimoine culinaire que la communauté a su transmettre de génération en génération.

Qu’y avait-il sur la table familiale ? Quel plat la maman, dans la plupart des cas femme au foyer, avait-elle confectionné ? On peut en imaginer quelques uns :

les « pierogi », ravioles farcies de viande et de légumesles « kluski « , boulettes de pommes de terre ou, selon une autre recette, pâtes aux œufs, le chou farci au veau, les pommes de terre y ont aussi leur place ; pour la viande, poule, lapin, parfois oie pouvaient faire l’affaire. Le borscht, un potage de betteraves, ou d’autres soupes encore étaient également préparées. Et, côté desserts, quand il en est proposé : le « placek », gâteau traditionnel les « paczki », sortes de beignets le « makowiec », gâteau roulé au pavot.

L’ordinaire était amélioré pour le repas de Noël avec poissons (pas de viande à cette occasion), gâteaux de fêtes et compote de fruits secs préparés lors de la « Wigelia », c’est-à-dire la « veille ».

Le repas de Pâques faisait la part belle aux œufs colorés et au « baranek wielkanocny », l’Agneaude Pâques en forme de gâteau.

La vodka est appréciée, pas forcément toujours autour de la table familiale.