Marylène et Jean, couple franco-polonais au double cœur

Interview des descendants de la famille IWANIUK

Ils sont Français tous deux, Marylène, 65 ans, et Jean, 74. Le couple n’a jamais mis les pieds en Pologne, c’est la Pologne qui est venue à eux partager depuis des années leur foyer couëronnais. Plus d’un service d’archives s’honorerait de compter dans ses rangs une employée aussi minutieuse et réactive que Marylène, qui a exhumé des photos qui auraient pu être oubliées, les a triées, classées, comme bien d’autres documents d’ailleurs. Chapeau ! La recherche est rapide, le commentaire immédiat. Jean se souvient, précise, ajoute, en bon archiviste... cérébral. Le couple se complète à merveille autour de ce récit familial aux multiples facettes.

Jean, présentez-nous vos grands-parents ?

Côté paternel, Wasyl Iwaniuk et sa femme Marja, née Berketa, tous deux nés en 1900 à Koszla-ki, en plein cœur de l’Ukraine (1). Côté maternel, Michal Michno, né en 1899 à Jablowice, et Maria Metelski, née en 1906. Ce que je sais, c’est que les grands-parents Michno ont travaillé en ferme à Vitré, en Ille-et-Vilaine. Le couple a eu deux enfants, dont Sophie, ma mère, née en 1926 à Indre. De leur côté, le couple Iwaniuk a un peu bourlingué avant de s’établir à Couëron : leur fils aîné est né à Rennes, le suivant, Jan, à Koszlaki, ce qui signifie que la famille est retournée vivre un temps au pays car leur fille Anna a vu le jour à Couëron en 1931.

Wasyl, domicilié au Bossis, a sans doute travaillé pour commencer à l’usine Pontgibaud, et Michal, qui a habité le Pont-de-Retz, a été lamineur chez JJ Carnaud-Forges de Basse-Indre.

Je suis né au Pont-de-Retz, comme ma sœur Suzanne, décédée il y quelque temps. 

Et mon épouse, Marylène, elle, est née à la Chabossière.

 

Avec un tel environnement familial, facile d’apprendre la langue polonaise ?

Les grands-parents parlaient polonais, mes parents, Jean et Sophie, aussi, mais ils parlaient également le français. Je comprenais tout, je savais dire quelques phrases, aujourd’hui encore, mais je n’ai jamais fréquenté l’école polonaise, un mois ou deux peut-être. 

Mes parents voulaient vivre leur vie à l’écart, un peu tranquille, sans trop de fréquentations.

Mais quand j’entends parler polonais, cela n’a pas changé, je tends l’oreille !

Mon père parlait polonais, donc, mais aussi russe et ukrainien, et il a même été amené un jour à faire le traducteur pour des ingénieurs ukrainiens en visite dans une usine de Carquefou.

 

Quels sont vos souvenirs d’enfant « polonais » à Couëron ?

Jusqu’à ce que j’aille à l’école, à l’âge de six ans, j’étais gardé chez mes grands-mères. J’ai le souvenir des réunions de famille, à Noël, avec le « oplatek », le partage du pain azyme, le repas de « pierogi » et de poissons,

le « placek » en dessert, qui était bon quand il était frais.

Et, à Pâques, le souvenir du « smigus- dingus », la bénédiction pascale, car on aspergeait d’eau ses proches ; c’était un rite.

 

Les recettes sont-elles restées dans la maison ?

Archiviste mais aussi cuisinière, Marylène répond : « Je sais préparer le « placek » et les « pierogi » !

 

Et l’intégration des étrangers dans la commune ?

Jean : je suis allé à l’école du bourg, puis aux Ardillets. A l’école, on était traités de « Polaks » mais c’était gentil. Pendant longtemps, on distinguait les élèves polonais parce qu’ils avaient le crâne rasé, pour éviter de porter des poux.

Dans mon enfance, on jouait aux billes et aux osselets avec les petits Français, avec les Oulami, qui étaient Algériens, les Zacharow, qui étaient Russes, on avait une équipe de foot qui jouait dans la carrière du Pont-de-Retz, on se livrait entre le Bossis et la Navale à des batailles de fronde, on pêchait les anguilles au carrelet dans la Bouma, on guettait le passage du petit train, le « coucou », entre les Forges et Pontgibaud, oui, vraiment, une enfance heureuse !

 

Mais l’immigration familiale ne s’est pas arrêtée à Couëron ?

C’est exact. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que les troupes alliées avaient déjà débarqué en France, un groupe de jeunes Polonais a quitté Couëron pour rejoindre l’Angleterre avec l’idée de continuer un combat destiné à libérer au plus vite la Pologne, toujours occupée. Dans le groupe, Arten, le fils aîné Iwaniuk, à peine âgé de 20 ans, et son frère, Jan (mon père, Jean, donc,) plus jeune encore. Ces jeunes Polonais se sont retrouvés en Ecosse, Arten a pris par la suite femme en Angleterre, le couple a eu des enfants, dont trois qui se sont établis définitivement en Australie, faute d’avoir pu trouver du travail dans leur propre pays.

 

On retrouve donc des Polonais partout dans le monde ?

Oui, de la famille en Australie, des cousins en Argentine. Et il ne faut pas oublier les Etats-Unis ! Mon arrière-grand-père maternel, Joseph Rucki, né en 1868, est venu à Couëron en 1924 rendre visite à son fils Michal, mon grand-père, au Pont-de-Retz.

Marylène retrouve immédiatement une enveloppe portant les doubles mentions : expéditeurs : Mr&Mrs Joseph Rucky 3714 Kenmore Av. Parma 34. Ohio destinataires : Mr&Mrs Michael Michno Pont-de-Retz, 47 A Coueron Loire-Atlantic.

Prénoms et noms propres n’ont pas d’orthographe, surtout quand ils franchissent les frontières !

 

(1) Il faut se souvenir ici qu’à la fin du 18ème siècle, à la suite du nouveau partage de la Po-logne, la Russie a absorbé les territoires ukrainiens à l’ouest de Kiev. La Pologne était rayée de la carte. Ces territoires avaient été « colonisés » dès les 16ème et 17ème siècles par les Rois de Pologne. S’y sont donc établis des magnats et des représentants de la petite noblesse, ainsi que des serfs, indispensables pour cultiver la terre. On pouvait donc être Polonais tout en étant né en Ukraine... et parler, outre la langue maternelle, l’ukrainien et le russe.